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Nouveaux P'tits Romans

I

I N D U L T O

 

« Seul l’œil du taureau qui meurt dans l’arène voit ». P. Picasso

 

C'est la fin de mon voyage.

J'avais suivi avec quelques pèlerins un bout du chemin de Saint Jacques de Compostelle.
Je séjournai une nuit « au Gîte », dans le cœur de la ville fortifiée de Saint-Jean Pied-de-Port. La soirée avait été gaie. Quels que fussent nos métiers respectifs et notre milieu social, rien ne nous différenciait plus que notre propre poids de fatigue. La chaleur, nos épaules marquées, la dureté de nos mollets, nos pieds écorchés... ces douleurs, que nous oubliions lors de notre marche, nous les partagions le soir, avant le coucher.
Pour certains le chemin s'arrêtait là, ils en reprendraient le cours l'année suivante. D'autres ne se remettraient en route que le surlendemain et profiteraient de la journée pour visiter, la cité historique de Navarre.
Au point du jour, je laissai endormies ces éphémères amitiés.
La prochaine étape me menait au Col de Roncevaux. Un nom résonnait comme un souvenir ; la Chanson de Roland. Enfant, j'aimais l'histoire, ses héros, les chefs, les chevaliers ! Les batailles ne me faisaient pas peur. Je chevauchais, brandissant mon épée Durendal, j'allais avec fougue, rage au ventre, je hurlais en transperçant l’adversaire !
Jusques aux premières guerres où l'arme à poudre apparut ; je marquai alors un total désintérêt pour ces guerres où l'on se tue de loin, où l'on ne voit pas le visage de l’ennemie.
Raisonnablement, il faudrait sept à huit heures de marche, avant d'atteindre le col à 1400 mètres d'altitude. La chaleur, la fatigue accumulée, un sac bien lourd tout de même et 25 kilomètres à parcourir, ce serait probablement l'étape la plus éprouvante.
Je gagne l'Espagne, je vais à Pamplona.
L'été n'est pas une période que j'affectionne particulièrement. J'ai toujours préféré l'automne mais, j'aime aussi l'hiver, quand le froid me saisit, le vent glacial pique mes joues, mon souffle fuit dans l'air. La pluie fait suinter les pierres dans des tons allant du gris au vert et dans les parcs, les arbres ont des bras de sorcières dont les mains nues et noires s'agrippent à la peau du ciel.
Mais, lorsque mon médecin m'annonce cet hiver pour moi même, si proche...
- Un mois, peut-être deux...
L'estocade, est une rencontre violente et sauvage, après l’exultation c'est l'expiration sous le soleil.
J'aime le ronronnement incessant de la cité. Le grouillement des passants, les odeurs mêlées dans le métro, l'autobus. J'aime les musées, les cathédrales, les nuits versicolores, les instruments en cuivre doré, le violoncelle, les touches d'un piano, son corps, ses entrailles. J'aime voir évoluer les carpes obèses des bassins, les voiliers miniatures du jardin du Luxembourg. J'aime aussi le courant d'air brutal, lorsque je quitte la rue du Cloître Saint-Merry pour la rue Beaubourg. J'aime les gladiateurs. J'aime les mythes grecques. J'aime les peintres. J'aime Picasso... immédiatement je l'ai aimé, charnellement je l'ai aimé. Sans comprendre tout d'abord. Puis, j'ai vu dans ses toiles compliquées, les arènes où l'homme se combat lui-même, puis mâle puis femelle, le désir de se défaire de sa genèse, de l'initial. Et toujours immense et fière et orgueilleuse et toujours sous la lumière ; la bête. Et Rouge la couleur du sang et blanc la virginité et noire la mort. J'ai vu le labyrinthe, le combat contre le Minotaure. J'y vois Thésée lorsque il abat la bête.
J'ai vu la lumière, Ariane, l'éternité...
En ville, la mort est invisible.
Je veux savoir...
La mise en route n'est pas aussi difficile que je l'imaginais et le chemin non plus. On se fait tout un monde de ce que l'on connaît pas. J'aime les départs, ils ont le goût du commencement.
Les vautours inlassablement, traversent le ciel en pagayant , ce royaume leur appartient.
Un orage gronde. J'ai pris la route Napoléon, toujours la raison veille, elle longe la nationale 135.
Arneguy. Les montagnes Pyrénéennes s'érigent en forteresse autour d'elle, il pleut à verse et je me demande comment ce village blanc aux chapeaux et aux yeux rouges ne s'emplit d'eau pas tel une cuvette.
Je suis trempée. Je ne me sens plus marcher. Je glisse dans le temps. Mais, je sens une puissance à côté de moi.
L'Espagne, tout le monde y est allé, une destination ordinaire, somme toute. Pour moi, c'est aller vers le peintre, C'est aller dans l'arène.
Bientôt Pamplona...

- Qu'est ce que tu vas faire ?
On s'amuse parfois à se demander ce que l'on ferait si l'on savait qu'on allait mourir demain.
Je trouvais cela stupide. Et puis, savoir à l'avance...
Est-ce que le taureau de combat sait qu'il va peut-être mourir ? L'arène ; il y entre pour la première fois, il ne sait pas ce que c'est. Elle est son labyrinthe et sa lutte est là. Acculé, perdu, aveugle, instinctivement il se bat pour son salut.
La vache que l'on mène à abattoir sait-elle qu'elle va mourir ? On dit que oui. On dit que certains animaux la ressentent avant qu'elle n'arrive... Les animaux vivent-ils et pensent-ils et souffrent-ils comme nous ? Notre propre animalité nous conduit à le croire.

-Je ne sais pas. Tu ferais quoi, toi ?
A Pampelune Je veux voir vivre les tableaux que j'aime.
- Combien de temps te reste t-il ?
- Le temps de savoir.
- Savoir ?
- Savoir mourir. C'est ce que je veux.
Le courage et l'épée d'une main de l'autre l'étoffe et la ruse. Ma ruse à moi c'était d'avancer pour me défaire du mauvais sort. M'habiller de couleurs, de brillants, fouler le sable parée de strass, faire ondoyer ma muleta , armée de ma lame, passer à travers les deux cornes du monstre noir, dans l'échine porter l'estocade.
J'ai vu un jour ma grand mère attraper un poulet puis le tuer. Elle agissait la nuit tombée, choisissait à tâtons, sa volaille, dans le poulailler endormi. Aucun cri ne s'en dégageait que l'émission d'un son guttural, un froissement d'ailes, une sorte d'étirement dans le sommeil. Elle réservait le volatil durant une journée pour le jeûne. Elle avait soin de lui enfiler une cagoule, afin qu'il reste tranquille, « pour ne pas stresser la viande ». Le lendemain, elle le suspendait par les pattes à un crochet, toujours le même. Elle immobilisait d'une main les deux ailes et de l'autre opérait une incision dans le cou, à l'endroit de la grosse veine. Ensuite, elle tenait fermement la tête. Le sang qui versait faisait des cloques sur le sol poudreux, tandis que la bête étouffait dans des soubresauts silencieux. Dans ses derniers instants le poulet se raidissait, plusieurs fois, ses doigts s’écarquillaient, puis c'était fini. Je n'éprouvais ni pitié ni empathie pour lui.
Dans l'élevage, il y a domestication de la mort.

Ce soir j'ai choisi ma bête. Pablo est musculeux, grand , fort quand il me tient. Il fait chaud, nos corps huilés par la sueur se manquent, se rattrapent, s'agrippent. Visités, honorés, ils se tendent, se lâchent, se cambrent. ils pèsent.
Pampelune dort .

Ce qui me frappe tout d'abord c'est la couleur, la terre jaune, le blanc tressaillant de carmin sur les gradins, des banderillas multicolores du péon, les coulures rouges, les voltes de la cape pourpre tantôt jaune sur le cuir noir et lustré de la bête. L'habit du torero, l'arc étincelant qu'il dessine à fleur des assauts répétés.
L'ombre à vaincre ; sa bête intérieure.
La mienne me consume.
La fanfare avance au pas saccadé du matador, se relance à chacune de ses passes, puis attend. L'arène chuchote. Soudain, ce n'est qu'un corps qui se soulève, habité ce corps ; par la peur, l'excitation, l'admiration pour l'un et l'autre combattants. Les mains claquent, des olé pleuvent. Puis de nouveau le silence.
Le jour ruisselle aux flancs de l'ombre mouvante, infatigable, puissante. Sous le passage de la cape, qui la rend aveugle un instant, elle se rassemble pour une nouvelle offensive. Rien encore n'est écrit à l'intérieur du cercle où deux temps se cherchent puis s'affrontent, l'un à l'autre suspendu.
Mais, brusquement mes muscles se tétanisent. Ma vue et mon ouïe se brouillent. Je distingue seulement d'innombrables taches blanches qui ondoient dans les gradins. Et comme une chorale de basses nobles cogne à mon cœur.
C'est ici... maintenant... je le sais... mon temps s'arrête.
Cependant que l'arène réclame « l'indulto »...
                         

                         L' Indulto... pour la bête.

 

Nathalie Bessonnet