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Nouveaux P'tits Romans

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HECTOR Y YO

Notre famille n'appartient pas aux générations qui se succèdent sur cette terre de Camargue. Mes racines, c'est mon cœur qui les a fabriquées.

Ma mère Belèn était Sévillanne d'origine et mon père Augusto Piazzi, Italien de Florence, tous deux artistes peintres et restaurateurs de tableaux. Ils sont tombés amoureux au milieu de cette steppe qui feint d'être déserte. Croyant aux signes qu'envoie le destin, ils se sont mariés, ils auraient un enfant, je suis née. C'est toujours mieux de naître en étant désiré .

Nous demeurions près d'Arles à Salin de Giraud. Où grâce au travail des hommes venus d'Italie, de Grèce, d'Arménie et d'Espagne, le paysage s'est transformé en un patchwork de miroirs éblouissants. Et sur cette étendue plate, où l'on a eu un jour l'idée d'inviter la mer, pour qu'elle s'y repose, la nature s'est réinventée. Elle y a déposé ses limons, ses algues roses dont la fleur de sel se pare et le flamant se teint.

Salin est situé sur la rive droite du grand Rhône et ses interminables péniches, processionnaires du fleuve. Mes parents faisaient la courte traversée par le bac de Barcarin pour rejoindre Port Saint Louis. Ils y vendaient le produit de leur travail.

Ils avaient chacun leur atelier. Un territoire. J'avais aussi le mien. Aucun de nous n'y serait entré sans permission. Ce lieu intime, si nous voulions le partager, nous l'apportions dans la pièce commune. Nous vivions heureux. Bientôt chacun dans une vie respective que nous rassemblions dans la joie. Une vie confortable, adaptée à son temps, mais dans un calme ancien, vaste, loin des inquiétudes, des grandes idées et du faste des villes. Un de ces lieux où la contemplation nourrit la pensée.

J'ai poussé, là, en liberté. Sauvage, comme les chevaux blancs et les veaux noirs qu'on voit galoper et jouer dans les sansouires et les marais. Je crois même que j'ai dû me gratter, moi aussi, contre la peau rugueuse des rares arbres, des îlots délaissés par la Méditéranée .. J'ai imité la gracieuse danse des flamants, j'ai volé avec eux. Je me suis cognée au mistral glacial de l'hiver. Et pour ne pas brûler sous le feu du soleil l'été, je me suis plongée dans les ribournes et les lagunes marines du delta, quand le Rhône et la mer viennent s'embrasser. Tous les échos m'arrivaient de l'ébranlement de la nature puis s'éparpillaient emportés par le vent.

J'apprivoisais mes peurs. Je bravais les interdictions d'approcher les taureaux occupés à broutés le regain des rizières, sous les échos du ciel . La respiration coupée, je m’aplatissais sur le sol le regard affûte, j'entendais mon cœur cogner à ma poitrine et les cris des oiseaux jetés dans l'air. Entre chaque apnée les odeurs fauves s’engouffraient dans mes narines, Je sentais, sous mes muscles tendus, la terre imperceptiblement s'agiter.



Nous connaissions bien nos voisins éleveurs de « toto bravo », les taureaux de combat. Durant les vacances, je traînais parfois avec Marco, le fils de Jean José , l'un des ganadéros de la famille. Enfants, nous jouions à toutes sortes de jeux. Marco suivrait les traces de son père, dont les ailleuls venus d'Espagne pour bâtir les salines s'étaient installés là. Avec pourtant des ambitions « plus hautes » disait-il fièrement. Il aurait son propre troupeau. Il était patient, attentif, et au fil des ans je le voyais devenir plus fort.

Mes parents avaient l'autorisation de poser leur chevalet à chacun des moments importants de la vie de la ganaderia. Des interventions ponctuelles , transportées au sein de la vie sauvage.

Nous venions aussi au moment de la férade. Il s'agissait de rassembler les siens, les reconnaître dans la multitude, éparpillée sur des hectares de pâtures. Apposer sa signature sur le flanc noir des bêtes d'un an.

Les sifflements des ganadéros, le galop de leur chevaux, les meuglements des taurillons séparés un moment de leur génitrice, surpris dans les parcs. Du haut d'un muret de pierre, sur lequel Marco m'aidait à me hisser, je voyais s'échapper des filets de vapeurs chaudes dans l'air. Ce n'était qu'un tapis noir, mouvant, d'où saillissaient les toutes jeunes cornes blanches, comme des accents qui se prolongent. La poussière, le bruit sec des barrières qui craquent sous la pression. l'odeur âcre du fer rouge sur le cuir. Le calme des hommes dans leurs tâches. Et l'espoir accroché au cœur de déceler, dans cette harde grégaire, l'attitude altière et la puissance d'un règne . L'élu de l'arène.

L'opération durait quelques jours. l'un après l'autre, les taurillons rejoignaient leur mère et regagnaient l’éden horizontal.

Ma mère, émue par le rapport que l'homme entretenait avec la nature, peignait la faune, la flore, le travail des hommes dans ce qu'elle appelait ses retrouvailles avec le primordiale. Mon père assistait aux corridas, ses toiles étaient colorées, grasses, foisonnaient de personnages. Plus abstraites aussi. Ils ne rêvaient pas d'une célébrité, d'une reconnaissance. Ils vivaient de leur métier. Je les admirais, mais ne trouvais aucune nécessité à dessiner ou à peindre. Au reste, je n'avais guère plus de facilités que les autres. Dans mes rares tentatives j'étais maladroite et impatiente d'avoir terminer avant que de commencer. Mon regard sur le monde était avide.

L'enfance n'a que le temps du présent. Elle n'a pas la raison d'attendre, son impériosité appelle d'immédiates réponses. Puis on apprend. On apprend que le temps dans sa durée est un parcours nécessaire, avant l'obtention de toute chose. Et dans cette durée, nos souhaits changent, nos désirs deviennent vrais. Mais longtemps je fus immodérée comme l'amour l'est dans l'incessante découverte de l'objet de sa passion. Immodérée et insatiable de triomphes.

Des triomphes que je juge tellement modestes aujourd'hui et auxquels je souris, car j'ai atteint un âge où il est nécessaire de plisser le front et les yeux pour mieux voir. Je sais qu'un jour les triomphes se taisent.

Tout en moi désirait embrasser ce monde qui paraissait s'offrir sans rien demander en échange.

J'avais 15 ans lorsque je le vis pour la première fois, j'allais seule ce jour là, sur un cheval blanc.

C'était en février. L'hiver est pour les flamants roses la période d'accouplement. J'avais décidé de passer la journée à observer leur danses gracieuses et maniérées. Ce serait une belle balade, d'une vingtaine de kilomètres jusqu'à l'étang du Fangassier, où se tenait la plus fabuleuse concentration d'oiseaux.

Je sellai Gentil, le Camargue de la famille que nous avions acheté à la foire aux chevaux de Fontvieille. Un cheval entier, bien fait, vif, intelligent. Son caractère un peu fougueux, contrairement à ses congénères un peu trop débonnaires à mon goût, m'avait conquise. J'avais appris à le monter avec Marco. Il faisait faire ce qu'il voulait à son cheval, d'un geste, sans jamais hausser le ton. et nous allions souvent galoper sur la plage de Piemanson.



Il faisait beau. Mais, les yeux occupés à traverser le ciel, je laissai marcher Gentil à sa guise. Tant et si bien, que je me perdais.

Je repris les rênes, et cherchai ma direction.. C'est alors que je le vis . je stoppais mon cheval. A une vingtaine de mètres, un taureau broutait tranquillement. Il leva la tête, se tourna de trois quart me faisant presque face et se posa telle une statue. Je n'avais pas été aussi près d'un « bravo », qu'à cette minute. Je n'eus pas peur tout de suite. Je fus frappée de stupeur ; Il semblait avoir été sculpté dans un bloc de marbre noir. Je n'avais jamais vu œuvre plus grande.. Il s'échappait de ce corps une âme d'une noblesse incroyable et qui me regardait avec frondeur . Instinctivement, je vérifiai les alentours. Une frêle barrière nous séparait, qu'il n'aurait aucun mal à faire tomber s'il le décidait. Le taureau était seul, n'avait aucune femelle à protéger. Peut-être un novillo ai-je pensé. Il était majestueux, puissant. L'échine tendue supportait une tête massive mais expressive et son front large surmonté de cornes qui filaient à l'horizontal. Sa robe marquée de cicatrices laissaient imaginer des combats remportés contre ses congénères. il avait une oreille déchirée. J'étais hypnotisée . Mais mon cheval commença à s'agacer des mouches qui lui tournaient autour. Il se mit à fouailler de la queue pour chasser les intruses. Et frappa plusieurs fois de sol du postérieur.

Considéra t-il cela comme une provocation ? Le taureau baissa la tête, souffla sur le sol . On eut dit qu'il se rassemblait. Il commença à avancer en trottant. J'essayais de faire reculer discrètement mon cheval. La bête stoppa, n'était plus qu'à quelques mètres. Sans un mouvement de tête, je cherchai un abri, un arbre, un fourré... Rien. Je ne trouvais qu'une chose à faire. Je piquai les flancs de mon cheval, qui se cabra légèrement en hennissant, puis se lança dans un galop éperdu.

On ne doit pas tourner le dos à un taureau. Ils sont vifs, très rapides malgré leur poids. Mais, j'ai fait ce jour là la course la plus folle de ma vie. Les genoux serrés au garrots, presque debout sur les étriers, je poussais Gentil , balançant mon poids sur l'avant main, les rênes et une touffe de crinière entre les doigts, appuyée sur l'encolure., je criai mes encouragements à ses oreilles, Nous fuyions, comme en feu, je sentais l'odeur de son cuir chaud et suant, dans le vent j'entendais les ronflements de ses naseaux, sa frayeur n'avait d'égal que la mienne. Arrivés en terre connue, je ne sais comment, nous pillions à la porte de notre mas. Je me laissais tomber à terre, comme un sac, exsangue. une rêne encore dans la main.

Comme je me relevai, mon corps tout entier fût pris de tremblements nerveux. Je scrutai l'horizon, bien entendu la bête ne nous avait pas suivi, nous avait-elle seulement pourchasser ? Je dé-sellai Gentil, tant bien que mal. Sa robe blanche était tamponnée d'écume, j'abattais la sueur, le douchais, le brossais à nouveau tout en le félicitant. Mes gestes de pansage peu à peu calmaient mes palpitations . Je fis faire quelque pas à Gentil, en lui parlant pour le dé-stresser. Mais, c'est à lui que je pensais, à Hector , c'est ainsi que je nommai ce qui devant moi s'était dressé. Que j'appellerais aujourd'hui ma volonté de puissance.

J'ignorais combien de temps s'était écoulé, mais cela paraissait un siècle. Un siècle durant lequel un profond changement s'était opéré en moi. Je ne parlais à quiconque de cette aventure.

Le dîner fût gai comme souvent. Quant on me demanda à mon tour de raconter ma journée d'exploration. J'inventai, parlai avec nervosité, bégayant même parfois, justifiant ma fatigue par mes longues heures de monte. Lorsque j'y pénétrai, ma chambre me parut celle d'une enfant ; indigne de me recevoir, cette chambre dont je n'étais pas l'héroïne. Ce soir je voulais être Carmen. J'oubliai qu'au dernier acte elle tombe sous le couteau du mortel amour de José..

Je n'avais pas rêvé, cette expérience vivante, le danger auquel j'avais échappé, me jetaient dans une sorte de certitude. une consciente encore plus forte d'être de ce monde, d'y avoir ma place.

J’essayais de retrouver Hector, à plusieurs reprises. Mais, vouloir se perdre n'est pas chose si aisée. Mes tentatives de le retrouver dans les mêmes conditions furent vaines. Ce fut tout de même un hasard qui s'en chargea plusieurs mois plus tard.

Juillet approchait. Une année scolaire et une amourette décevante allaient faire passer les vacances pour paradisiaques. Hector n'était jamais loin, rien d'égal ne m'avait parcourue tant que ce bonheur inopinée d'un jour de février. Je chérissait ce souvenir comme un secret.

Je me réjouissais de revoir Marco. Tout en l'appréhendant un peu. Ces semaines d'absences donnaient à chacune de nos retrouvailles une dimension particulière. Je savais que sa vie n’était pas facile dans l'orientation qu'il avait choisie. S'il avait appris à marcher au cul des vaches braves, l'héritage qu'il portait ne faisait pas seul de lui un ganadero. Ce serait une vie d'apprentissage, d'observation, à l'écoute des secrets passés de générations en générations, les traditions...

Je savais aussi que nos jeux ne seraient plus les mêmes. Il y a parfois dans une amitié de jeunesse un cap à passer .

Cet été là, nos regards, nos effleurements, nos baisers n'eurent plus l'innocence des jeunes années. Cette nuit là, nous fûmes deux adolescents gauches, dans leur désir adulte où mille émotions s'enchevêtrent, qui dans une même maladresse, le corps bouillonnant, fébrilement s'enlacent. Tout étonnés par leur ardeur mais se jetant absolument en eux et se prennent et s'absorbent passionnément.

J'étais heureuse en rentrant, pleine , femme, puissante. Nous eûmes d'autres retrouvailles crescendo dans le plaisir. Nous apprenions de nous mêmes. Nous avions repris nos conversations, nos balades. Je découvrais un nouveau Marco, un homme déjà, mais dont l'atavisme discrètement se manifestait. Je m'aperçus peu à peu que notre relation paraissait lui avoir ouvert un droit sur moi. Je fus déçue souvent par son impériosité me prescrivant sans cesse la prudence, me reprochant ma désinvolture, mon décolleté et mes jupes trop courtes. Je l'excusais tout d'abord, presque fière de cette jalousie et le moquais naïvement. Jusqu'à cette après midi, où il me surprit à rire innocemment avec d'autres garçons. Je dus m'expliquer le même soir lui assurant qu'il se trompait quant à la signification de mon attitude. il me gifla. Je fus mortifiée et j'eus honte. C'est ainsi que ce monde, qui nous avait vu naître et nous unir, nous sépara.

Je me terrais quelques temps, comme l'animal blessé s'isole pour panser ses plaies. Ce fut une longue et amère nuit. Puis le matin reparus.

Un après midi, j'accompagnai, mon père à Arles. Le propriétaire d'un « toro bravo » voulait une toile de son animal combattant dans l’arène. Nous étions au premier rang, juste au dessus de la barrière de protection où se jettent les péones pour échapper aux cornes.

C'est là que je vis Hector, dressé au centre du cercle.



L'été finissait, tout comme meurt l'innocence.